Entretien de l’Ambassadeur Pierre Duquesne, en charge du suivi de la Conférence de Paris pour l’Etat palestinien (Al Ayyam, 30 juin 2008)

Le Conseiller de Sarkozy :

Il y a un engagement européen et américain exceptionnel pour appliquer les promesses de la conférence de Paris : « 900 millions de dollars ont été payés pour soutenir le budget jusqu’à la fin juin 2008 »

Al Ayyam - Abdel Raouf Arnaout : M . Pierre Duquesne, l’envoyé du Président français Nicolas Sarkozy pour le suivi de la Conférence de Paris, a affirmé lors d’un entretien à Al Ayyam que, 6 mois après la conférence, « le paiement des engagements financiers annoncés, particulièrement par les Européens et les Américains, était exceptionnel, sans précédent, presque miraculeux ».

Il a fait part de son mécontentement quant au niveau des
versements des engagements pris par les pays arabes et a exprimé son espoir que ces versements soient plus importants lors des six prochains mois ».

Pierre Duquesne a déclaré : « Si l’on regarde ce qu’ont promis les donateurs, alors ce qui a été payé pour soutenir le budget jusqu’à la fin du mois du mois de juin atteint 900 millions de dollars. C’est quelque chose de totalement exceptionnel. Il n’y a jamais eu, 6 mois après n’importe quelle conférence, un déboursement de 900 millions de dollars. Laissez-moi vous rappeler que la moyenne des dons précédents étaient de l’ordre du milliard de dollars pour une année. En 6 mois, autant d’argent a été versé que sur une période d’un an ».

M. Pierre Duquesne, qui est chargé de surveiller le processus de paiement des aides, a ajouté qu’il n’était pas satisfait du niveau de versement des aides arabes : « Je pense qu’ils doivent comprendre qu’au bout du compte leurs aides ne seront pas dirigées ailleurs que vers le peuple palestinien, et qu’il y a un besoin de soutenir le budget et les projets palestiniens. Cela se fait pour les Palestiniens et nous espérons qu’ils le comprendront. Je pense qu’ils doivent également comprendre que les possibilités de l’Europe et des Etats-Unis ne seront pas éternelles, nous avons aussi des contribuables et des parlements ». Il a ajouté : « La Palestine souffre de la hausse des prix du pétrole comme n’importe quel autre pays, comme la France, et ces pays profitent de cette hausse ».

L’envoyé de Nicolas Sarkozy a exprimé sa satisfaction quant à l’avancée du plan de réforme et de développement palestinien. Il a cependant estimé que le gouvernement israélien devait faire plus, notamment sur ce la liberté de mouvement des personnes et des biens, y compris à Gaza.

Israël a intensifié ses obstacles à la circulation des Palestiniens

Pierre Duquesne : « Il est clair que les opportunités économiques n’ont pas été dans le bon sens, comme on s’y attendait en décembre, pour de nombreuses raisons ; l’une d’entre elles étant que l’économie mondiale n’évolue pas dans le bon sens, les prix ont augmenté, il y a une inflation. Le FMI et de la Banque Mondiale supposaient un allègement des restrictions de mouvement imposées aux personnes et aux biens et nous savons tous qu’il n’y a eu aucun allègement. Au contraire, les restrictions se sont intensifiées ».

Il a ajouté : « A ce sujet, des avancées doivent être réalisées. Un seul test simple sera l’application totale du paquet proposé par l’envoyé du Quartette Tony Blair, le 13 mai, qui comprend plusieurs mesures dont la levée des check-points, le développement de l’économie et de la sécurité. Il y a également eu un accord avec le gouvernement israélien comprenant une mesure très importante : l’autorisation d’avoir un second opérateur de téléphonie mobile pour la compagnie al Wataniya. Il y a ainsi une série de mesures négociées avec Israël qui doivent être mises en œuvre. Nous espérons que le paquet de mesures de Tony Blair sera mis en œuvre mais nous savons tous et nous voyons tous qu’il est impossible de gérer une économie si la liberté de mouvement n’est pas garantie, pour les individus, les marchandises, les services, le travail et les capitaux.

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Le texte intégral suit :

Al Ayyam : Six mois sont passés depuis la conférence des donateurs de Paris pour un Etat palestinien, comment évaluez-vous l’avancée de l’exécution des décisions prises jusqu’à présent ?

Pierre Duquesne : Le suivi de l’exécution des décisions au niveau des coprésidences a été décidé à Paris : le MAE norvégien, le MAEE français Bernard Kouchner, Tony Blair et la Commissaire aux AE de l’UE, Benita Ferrero-Waldner. Les quatre présidences de la conférence se réunissent régulièrement, tous les deux mois, pour suivre l’avancée de l’exécution des promesses à trois niveaux : premièrement, concernant l’exécution même des promesses, deuxièmement, la mise en œuvre par l’Autorité Palestinienne du PRDP, troisièmement, ce qu’il reste, notamment ce qui concerne les questions économiques et les libertés d’accès et de mouvement.

Il s’agit d’un mécanisme exceptionnel. En général, une conférence des donateurs s’achève par l’espoir que la communauté internationale entreprenne un processus de suivi, mais ce que nous avons décidé est exceptionnel et progresse bien. Si nous regardons les promesses des donateurs, alors ce qui a été payé pour soutenir de le budget jusqu’à la fin juin 2008 atteint 900 millions de dollars. C’est quelque chose de totalement exceptionnel. Il n’est jamais arrivé que, 6 mois après la tenue d’une conférence, 900 millions de dollars soient déboursés. Je voudrais à ce propos rappeler que la moyenne annuelle était d’un milliard de dollars. En 6 mois, la somme déboursée est celle habituellement déboursée en un an.

C’est pour cela que le déboursement est exceptionnel et a beaucoup aidé l’Autorité Palestinienne, non seulement dans le paiement des salaires et des dépenses courantes, mais également dans le remboursement des dettes notamment celles accumulées auprès des fonctionnaires de l’Autorité. Les fonds ont également permis de financer de nombreux micro-projets : le Premier ministre Salam Fayyad a lancé près de 900 micro-projets.

Nous pouvons dire ainsi que les donateurs ont rempli leurs promesses même s’il est plus juste de dire que ce sont les donateurs européens et les américains. Comme l’a dit le Quartette dans son dernier communiqué à Berlin, les partenaires régionaux fondamentaux doivent faire plus. Ils n’ont pas tous été absents mais leur adhésion n’a pas atteint le niveau espéré. Nous sommes confiants qu’ils feront plus dans les semaines à venir.
Nous savons que ce qui a été réalisé est sans précédent et , clairement, ce résultat est celui de l’outil de contrôle rigoureux qui a été mis en place.

En ce qui concerne l’application du plan de réforme et de développement (PRDP), la politique budgétaire est à peu près conforme à ce que l’on nous avait dit lors de la conférence de Paris en décembre. Nous avons pris en compte l’existence de facteurs inattendus tels que la hausse des prix du pétrole par rapport au prix des produits alimentaires, mais ce qui a été fait dans le domaine des dépenses a été bien fait.

Le paiement des factures d’eau et d’électricité est nécessaire

Il est clair qu’il est nécessaire que les chefs de famille et les patrons d’entreprises paient leurs factures d’eau et d’électricité lorsque ceci leur sera demandé par les assemblées locales et les municipalités. Elles devront elles-mêmes payer leurs factures aux sociétés israéliennes. Si elles ne le font pas, ces sommes dues s’ajoutent à celles retenues par les autorités israéliennes sur les revenus douaniers et c’est autant d’argent qui ne rentre pas dans le budget palestinien. Il faut que les gens payent leurs factures car ils doivent savoir que ces impayés s’ajoutent aux retenues faites par l’Etat israélien.

Pour la première fois, il y a eu des réformes sectorielles dont la bonne préparation a permis aux donateurs d’organiser leurs aides. L’une des critiques classiques est que les donateurs doivent connaître les besoins de l’Etat pour y répondre ; le PRDP était conçu pour ça et cela a marché, avec la coordination des efforts des donateurs.

Ce que j’ai compris c’est qu’une part importante des fonds promis et dédiés au soutien des projets de développements a déjà été accordée et que la disponibilité de près de la moitié des fonds engagés pour les 3 prochaines années a déjà été discutée avec les donateurs. Naturellement, ces fonds n’ont pas encore été déboursés puisqu’il s’agit de projets de longue durée sur les 3 années à venir. Ils devraient commencer à l’être d’ici la fin de l’année et ceci en résultat de l’action entreprise auprès de l’Autorité Palestinienne pour qu’elle explique à la communauté internationale ce dont elle a besoin et pour que ces fonds ne soient pas utilisée de manière désordonnée. L’efficacité du PRDP était claire et les donateurs y ont répondu rapidement.

En ce qui concerne le troisième aspect, la situation économique générale et les engagements israéliens, il est clair que les occasions économiques n’ont pas été dans la bonne direction comme on s’y attendait en décembre (lors de la conférence de Paris) pour de nombreuses raisons ; l’une d’entre elle étant que l’économie mondiale n’évolue pas dans le bon sens, les prix ont augmenté, il y a une inflation. Le FMI et de la Banque Mondiale supposaient un allègement des restrictions de mouvement imposées aux personnes et aux biens et nous savons tous qu’il n’y a eu aucun allègement, mais qu’au contraire les restrictions se sont intensifiées ». Dans ce domaine, des avancées doivent être réalisées. Un seul test simple sera l’application totale du paquet proposé par l’envoyé du Quartette Tony Blair le 13 mai qui comprend plusieurs mesures dont la levée des check-points, le développement de l’économie et de la sécurité comme ce qui a été fait à Jénine. Il faut appliquer ce paquet. Il y a eu un accord avec le gouvernement israélien qui comprend des mesures très importantes dont l’accord pour l’octroi d’une seconde fréquence de diffusion pour la compagnie de téléphone Al Wataniya. Il y a un paquet de mesures sur lequel il y a eu accord et qu’Israël doit appliquer.

Naturellement, un signe de la bonne volonté israélienne a été montré à travers les mesures prises lors de la Conférence de Bethléem pour l’Investissement. On a vu que des gens du Golfe pouvaient venir, en bonne coopération, et cela doit se répéter. Nous espérons que le paquet de Blair sera appliqué mais nous savons et voyons tous qu’il est impossible de gérer une économie s’il n’y a pas de liberté de mouvement des personnes, des biens, des services et des capitaux.

C’est une longue réponse à une seule et même question mais, en gros, premièrement, les donateurs ont fait preuve d’un grand respect de leurs engagements, particulièrement les donateurs occidentaux, européens et américains, puis, deuxièmement, il y avait une atmosphère positive concernant le budget. Sur ce plan, nous saluons la transparence du budget et des dépenses palestiniens, leur publication sur le site Internet du Ministère des Finances. Il y a néanmoins un vrai besoin de poursuivre la politique financière présentée à Paris en décembre et l’application du PRDP. Il y a un besoin clair également d’améliorer la liberté de mouvement des biens de consommation, y compris les biens entrant et sortant de Gaza.

Al Ayyam : Vous avez cité le communiqué du Quartette qui évoque les partenaires régionaux arabes. Que peuvent-ils entreprendre dans ce domaine ?

Pierre Duquesne : C’est une bonne question. Je pense qu’ils doivent comprendre que leurs aides ne sont pas destinées à d’autres qu’au peuple palestinien. Il faut aider le budget et les projets et ceci n’a d’autre objectif que l’aide aux Palestiniens. Nous espérons qu’ils comprendront cela et je pense qu’ils doivent comprendre, aussi, que les possibilités européennes et américaines ne seront pas éternelles. Nous avons également des contribuables et des parlements. La Palestine souffre de la hausse des prix du pétrole, comme la France, et ces pays profitent de cette hausse.

Je pense que nous souhaitons leur dire qu’il y a une avancée du processus politique et que c’est le moment pour appliquer les engagements annoncés. Les annonces ont été faites lors de la conférence de Paris et on ne demande à personne de nouvelles sommes. Ils avaient pris des engagements qui n’ont pas été suivis lors du premier semestre et nous savons que le second semestre ne sera pas facile. Il est temps pour eux d’aller de l’avant.

Al Ayyam : L’envoi d’une délégation dans les pays arabes pour les encourager à respecter leurs engagements a-t-il été évoqué ?

Pierre Duquesne : Ce qui est important pour mon pays, la France, c’est qu’à chaque fois qu’un dirigeant français rencontre un dirigeant de la région, il mentionne l’aide aux Territoires Palestiniens. C’est quelque chose d’important. La question n’est pas l’envoi de délégations mais l’utilisation de l’ensemble des contacts habituels et d’espérer que les autres fassent de même.
Naturellement, c’est quelque chose que l’Autorité palestinienne doit évoquer avec les pays de la région, l’idée étant d’aider les Palestiniens dans leur vie quotidienne, ni plus, ni moins.

Al Ayyam : Il y a des évolutions en Israël et il n’est pas évident que le processus pacifique se poursuive ou non. A quel niveau une décision de stopper les négociations pourrait avoir des conséquences sur l’application des engagements des Etats, le Royaume-Uni ayant par exemple déclaré que son aide financière était liée aux progrès du processus de paix ?

Pierre Duquesne : Il est très difficile de dire ce que feront les pays dans un tel cas. Mais nous avons vu que ces six derniers mois, quelle que soit l’évaluation du processus de négociation, les donateurs ont présenté leurs aides sans les conditionner aux progrès du processus politique ; cela inclut le Royaume-Uni également.

Je pense que tous sont convaincus de la nécessité d’avancer parallèlement sur les deux processus. Les tentatives de faire changer la réalité sur le terrain sont nécessaires : la semaine dernière, le Président Nicolas Sarkozy et le Président Mahmoud Abbas ont signé un accord portant sur la création d’une zone industrielle à Bethléem. C’est une tentative de changement de la situation sur le terrain et celles-ci doivent s’accompagner, aujourd’hui comme toujours, de discussions politiques. Les deux choses sont liées. Naturellement, à chaque fois que le processus politique avance, l’économie et les aides se portent mieux et à chaque fois que la situation sur le terrain et le processus politique vont mieux, cela aide à créer une confiance dans les négociations.

Le suivi de l’application des engagements de la conférence de Paris

Al Ayyam : Le Comité de coordination des aides des pays donateurs se réunira en septembre prochain à New York, que peut-on espérer d’ici là ?

Pierre Duquesne : Le suivi de l’exécution des engagements pris à Paris est assuré au niveau des 4 coprésidences dont le Ministre des Affaires étrangères norvégien qui préside le comité de coordination des aides des pays donateurs.

Habituellement, un comité de coordination d’aide de pays donateurs se réunit une fois par an. Ce sera à New York en septembre. Habituellement, ce n’est pas spécifiquement à niveau politique et cela se tien en marge de l’AGNU. Nous avons proposé à Paris une réunion annuelle supplémentaire et il y a donc eu à Londres une réunion début mai. Des messages clairs y ont été envoyés. La conférence de Berlin s’est tenue il y a quelques jours et je ne m’attends pas à ce que ces réunions changent, cela permet aux partenaires de se rencontrer et d’échanger des idées.

Encore une fois, retournons au soir du 17 décembre, je n’aurais alors jamais pensé en arriver là où nous sommes arrivés aujourd’hui, et ce sur plusieurs points. On peut dire que c’est un miracle. Ce n’est pas qu’un miracle d’ailleurs, c’est aussi le fruit des rencontres bilatérales et répétées, des pressions, des discussions,... Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’est rendu trois fois dans région et à chaque fois il a évoqué les projets avec les autorités israéliennes. Cela a joué un rôle fondamental, en février, pour l’entrée dans la bande de Gaza du ciment nécessaire à la réfection de la station d’épuration de Beit Lahya. Il n’y avait alors aucun sac de ciment qui rentrait à Gaza. La seconde étape est de lancer un appel d’offre international pour construire une nouvelle station d’épuration au sud-ouest de Beit Lahya qui débuterait au mois d’août. Ce sont des petites choses mais qui ont des conséquences positives.

A propos, ce mécanisme de suivi est totalement nouveau puisqu’un dîner est organisé à niveau ministériel tous les 2 mois. Cela est extrêmement utile. Nous avons pu voir, par exemple, certains donateurs s’acquitter de leurs promesses de dons juste avant la tenue de ces dîners.

Al Ayyam : Dans quelle mesure la France, en tant que présidente de l’Union Européenne à partir du 1er juillet, poussera ce processus ?

Pierre Duquesne : Présider l’Union Européenne ne veut pas dire prendre les décisions à la place des 27 pays. Mais on peut défendre certaines idées. Il y a quelque chose qui n’est pas directement lié à la présidence européenne mais qui est sur le calendrier, c’est le sommet de l’Union pour la Méditerranée qui se tiendra à Paris le 13 juillet. Plusieurs dirigeants de la région et d’Afrique du Nord y participeront. Ceux qui viendront à cette rencontre ont la volonté de progresser. Il y a un message clair venant de tous les pays européens qui est que l’Europe ne souhaite pas seulement être le premier contributeur de l’Autorité Palestinienne mais qu’elle souhaite également jouer un rôle politique. Cela est largement accepté en Europe et a été rappelé lors de la réunion du Conseil d’association Israël/UE qui s’est tenu le 16 juin pour le rehaussement de la relation entre l’UE et Israël. C’est également ce qu’a réaffirmé le Président Sarkozy lors de sa visite, il y a quelques jours.

En tant qu’amie des deux parties, l’Europe a la capacité d’action et d’aide. Nous savons que les négociations sont bilatérales entre Israël et les Palestiniens, mais il peut y avoir des intermédiaires. Mais un accord devra être atteint par les deux parties.

Al Ayyam : Voulez-vous adresser un message aux Palestiniens concernant ce processus ?

Pierre Duquesne : Ce qui est très clair pour nous, c’est que la conférence de Paris n’a pas été organisée pour la seule Cisjordanie mais pour l’ensemble des Territoires Palestiniens : Cisjordanie et bande de Gaza. Lorsque la communauté internationale fournit son aide au budget, cela touche également la bande de Gaza, par un moyen ou un autre, à un niveau proche de 40%. Nous voyons véritablement les Territoires Palestiniens comme une seule entité. Les négociations politiques reviennent au bout du compte aux deux parties et la position de l’Europe est très claire sur ce qu’elles doivent entreprendre./.

publié le 15/11/2016

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