Entretien exclusif de M. Bernard Kouchner au quotidien Al Ayyam

Entretien du Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, M. Bernard Kouchner, au quotidien palestinien Al Ayyam et paru le dimanche 18 novembre

JPEGMonsieur Kouchner, il existe une nouvelle république en France, nous entendons un langage nouveau et un ton différent. Est-ce que la rupture pratiquée par l’administration Sarkozy dans les domaines économiques et sociaux touchera également la politique étrangère de la France ?

Une nouvelle république ? Vous y allez un peu fort ! Il y a effectivement eu un changement d’équipe, qui ne vous a pas échappé. Ce changement, c’est normal, entraîne des évolutions. Il ne m’appartient pas de juger ce qui relève des autres ministères.
Pour ce qui concerne les Affaires étrangères, en revanche, il est difficile de parler de rupture : nous sommes-là en face de problématiques qui obéissent à une temporalité particulière, des engagements qu’on ne remet pas en cause d’un trait de plume. Ceci posé, il me semble que nous avons fait bouger certaines lignes de manière sensible et prometteuse : je parlerai donc d’inflexion, plus que de rupture.
Il y a bien sûr l’Europe, qui s’est remise en marche grâce au Traité simplifié imaginé par le Président de la République.
Il y a aussi le Liban, le Darfour, l’Irak, la Birmanie, où nous avons posé les jalons d’une méthode nouvelle, fondée sur la confiance, le respect, le dialogue. Je ne sais pas encore si nous parviendrons à des résultats à la hauteur de nos ambitions, mais déjà les choses changent.
Et puis il y a plus généralement un souffle et un ton nouveaux, très largement incarnés aussi par le Président de la République, une France qui retrouve le goût d’avancer, qui se porte vers les autres, qui se montre fidèle à son histoire, à ses valeurs, aux droits de l’Homme, à ses alliances aussi. Tout ceci dessine effectivement une nouvelle diplomatie.

Vous arrivez dans quelques jours au Proche-Orient, lourd de dossiers explosifs ou sur le point d’exploser. Quelle est votre évaluation quant aux chances de réussite de la conférence d’Annapolis ?

Je suis confiant. Je crois que les parties sont déterminées à aboutir et je pense que les Américains sauront faire passer les messages nécessaires. Il est maintenant temps d’avancer et de montrer au plus vite et pratiquement aux populations palestiniennes que la paix peut donc leur profiter. Notre objectif commun est connu : la création d’un Etat palestinien politiquement et économiquement viable en 2008. Annapolis doit être le point de départ d’un processus diplomatique, politique et économique qui permette d’aboutir rapidement au statut final des Territoires palestiniens.

Paris accueillera à la mi décembre une conférence internationale des donateurs pour soutenir le peuple palestinien : comment se déroulent les préparatifs ? Quelles sont vos attentes pour assurer sa réussite ? Ses résultats seront-ils liés aux résultats d’Annapolis ? Que va apporter la France au peuple palestinien ?

La France a décidé de répondre favorablement à la demande de Mahmoud Abbas et Salam Fayyad de tenir à Paris la conférence des donateurs. Le 17 décembre, la France accueillera donc près de 80 pays et organisations internationales pour une mobilisation qui sera déterminante. Elle permettra de soutenir concrètement le peuple palestinien, l’Autorité palestinienne et le processus de création d’un Etat palestinien viable.

L’approbation du programme palestinien, que nous proposera S. Fayyad, par la Banque mondiale et le FMI ouvrira la voie à la mobilisation des donateurs, qui pourront soutenir ce programme en toute confiance.

De son côté, Israël aussi devra faire des efforts : sans levée des obstacles à la liberté de circulation des biens et des personnes, il sera impossible d’avoir une économie palestinienne forte. L’économie palestinienne recèle de vraies capacités, dans le secteur privé notamment. Pour qu’elles s’expriment, il est indispensable que les restrictions à la circulation soient levées.

Progresser sur cette voie permettra en outre de créer un climat favorable à la relance du processus politique, qui doit aller de pair avec l’amélioration des conditions économiques.

Mais surtout, pour que nous puissions aboutir à la création d’un Etat palestinien viable et indépendant, il faut que la communauté internationale tout entière accompagne ce processus. Ce rendez-vous sera donc une conférence économique, mais ce sera aussi un moment très politique.

Que direz-vous à votre interlocuteur israélien au moment où nous constatons une poursuite de la colonisation, du blocus, des incursions et des attaques.

Je dirai à mes interlocuteurs israéliens ce que je leur ai déjà dit et ce que la France répète chaque jour : la colonisation est non seulement juridiquement illégale ; elle est aussi, politiquement, le principal obstacle à la paix. Pour avancer vers la paix, Israël doit donc y mettre un terme immédiatement. Rien ne justifie le développement des colonies - ni la « croissance naturelle », ni la sécurité. Au contraire, le développement de la colonisation renforce le sentiment d’injustice et accroît l’insécurité.

Sur l’enfermement de Gaza, je dis aux Israéliens qu’une catastrophe humanitaire à Gaza n’est dans l’intérêt de personne. Il faut rouvrir des points de passage, sans doute avec l’aide de l’Europe et de la communauté internationale. Nous pourrions par exemple commencer par un point de passage humanitaire qui permettrait de faire transiter des quantités de marchandises beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui.

Je voudrais aussi rappeler que je condamne sans ambiguïté les tirs de roquette sur Israël. Comme je condamne la répression du Fatah par le Hamas à Gaza.

Si Israël décide de faire confiance au gouvernement de Salam Fayyad pour améliorer la gestion sécuritaire, il doit lui laisser véritablement les moyens de le faire. C’est dans l’intérêt des deux parties.

Que-direz vous au président Abbas et aux responsables palestiniens ? Comment jugez vous l’expérience de l’Autorité Nationale dans sa mise en œuvre du plan sécuritaire pour imposer l’ordre et la loi ?

Je dirai au Président Abbas que nous soutenons totalement sa volonté d’aboutir rapidement à un accord de paix.

La communauté internationale doit appuyer ces efforts de l’Autorité palestinienne. Vous connaissez la mission européenne de formation de la police civile, qui fait un très bon travail. La France et l’Europe souhaitent renforcer cette mission. Dans le cadre de la conférence de Paris et en relation avec le plan d’action de Tony Blair, nous dégagerons des marges de manœuvre financière pour soutenir la réforme du secteur de la sécurité.

Mais il importe aussi qu’Israël favorise la mise en œuvre de ce plan, ce qui implique notamment d’arrêter les incursions armées ou les destructions de maisons.

Quel est le rôle de Paris dans le soutien aux efforts de relance du processus de paix ? Comment l’Europe entend-t-elle jouer un rôle plus efficace comme le réclament les Palestiniens ?

La France veut faire des propositions utiles, pour aboutir rapidement. Mais nous ne sommes pas naïfs : il faudra des efforts considérables des deux parties pour y arriver. C’est pourquoi la communauté internationale doit être aux côtés des Israéliens et des Palestiniens et les soutenir dans cette démarche.

L’Europe, premier soutien financier aux Palestiniens, va s’investir plus encore. Les Européens veulent peser de tout leur poids pour arriver à une paix juste. La France présidera l’Union européenne à partir du 1er juillet 2008. Soyez convaincus que nous fixerons des objectifs ambitieux pour la paix au Proche-Orient. Mais nous sommes d’ores et déjà actifs, par nos messages aux Israéliens et Américains, par notre soutien financier ou par l’organisation de la conférence de Paris.

Beaucoup ici s’interrogent sur les propos qu’aurait tenu le Président Sarkozy lorsqu’il a reçu le Premier ministre israélien, considérant Israël comme étant le miracle du 20e siècle sans évoquer la catastrophe (Nakba) vécue par le peuple palestinien et en préjugeant des négociations finales pour proposer un refus du droit au retour pour les réfugiés palestiniens ? Quelle est la réalité de la position française ?

Dès le lendemain de la publication de l’article auquel vous faîtes allusion, la France a rappelé sa ferme position qui demeure bien évidemment inchangée : les questions liées au statut final - Jérusalem, les réfugiés, les frontières doivent faire l’objet d’un accord négocié entre les parties, sur la base des résolutions pertinentes des Nations unies. Nous encourageons MM. Olmert et Abbas dans cette voie.

Vous-vous êtes rendu au Liban à plusieurs reprises, vous avez appelé à une réunion inter libanaise à Paris, vos envoyés sillonnent la région, vous avez rencontré Walid Mouallem à Istanbul : Allez vous danser la « Dabké » joyeuse cette fois-ci avec l’élection d’un nouveau Président au Liban ? Si cela n’advient pas, vers où se dirigera le Liban ? Le monde est-il prêt pour le 24 novembre ainsi qu’à toutes les éventualités ?

Comme vous l’avez remarqué, la France est pour le moment engagée avec ses partenaires de l’Union européenne en faveur de l’élection d’un président de large rassemblement dans les délais prévus et selon les normes constitutionnelles. C’est non seulement l’intérêt de tous les Libanais, mais c’est aussi celui de l’ensemble des pays de la région. C’est pourquoi nous sommes déterminés à encourager le dialogue interlibanais jusqu’à ce qu’il débouche sur une entente, la plus large possible. Cette position n’a pas changé depuis la rencontre de La Celle Saint Cloud, en juillet dernier. Nous ne cessons de la répéter à tous nos interlocuteurs et nous continuerons à le faire car nous croyons que c’est une position de bon sens. Des progrès sensibles ont été enregistrés, grâce à l’initiative du patriarche maronite et au dialogue entres les principaux dirigeants. Je ne me place pas dans une situation d’échec.

Au sujet du dossier nucléaire iranien, qui va l’emporter dans la course entre la diplomatie et la guerre ? Quelle est la priorité du Quai d’Orsay à ce sujet ?

Le président de la République avait souligné le 27 août devant les ambassadeurs que tout devait être fait pour éviter d’être confronté à l’alternative : "la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran", alternative qu’il avait qualifiée de "catastrophique". A mon sens, le seul moyen d’éviter cette alternative est de persuader les Iraniens de se conformer à leurs obligations internationales telles que les ont énoncées le Conseil des gouverneurs de l’AIEA et le Conseil de sécurité des Nations unies. Pour y parvenir, nous voulons poursuivre avec détermination dans notre approche, qui combine pression et dialogue.

Cette approche, c’est celle de l’Union européenne. Elle consiste, depuis 2003, à offrir aux Iraniens des perspectives de coopération très ambitieuses en échange de la suspension de leurs activités illicites. Les Européens ont été rejoints par les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Cette offre ayant été rejetée, les Six ont décidé de mettre en place des sanctions, mais sans pour autant retirer leur offre.
Mais il faut bien le constater : en dépit de quelques ouvertures récentes à l’égard de l’AIEA sur des aspects passés de son programme, l’Iran persiste à ne pas respecter ses obligations internationales. Il ne suspend pas ses activités liées à l’enrichissement et il ne met pas en oeuvre le protocole additionnel de l’AIEA. Nous n’avons donc d’autre choix, conformément à la résolution 1747, que de proposer une nouvelle résolution de sanctions au Conseil de sécurité.

Ce qui n’enlève en rien, bien au contraire, à l’importance du dialogue et de la négociation avec l’Iran pour rechercher une issue satisfaisante à la crise. D’autant que l’Iran est un grand pays, une civilisation très ancienne, qui doit trouver toute sa place dans la région et avec laquelle la France entend maintenir des relations bilatérales substantielles. Je suis ainsi en contact régulier avec M. Mottaki.

Une dernière question, la France a depuis quelques décennies toujours émis une autre voix, en particulier pour les pays du Sud et leurs intellectuels ; elle a toujours apporté des réponses différentes de celles qui prédominent ; elle a toujours proposé une alternative différente, peut-être un « rêve » différent. Aujourd’hui, les signes en provenance de Paris avec ce « réchauffement » des relations avec Washington ne sont pas des plus rassurants. Les Palestiniens, les Arabes et les habitants du Sud en général et leurs intellectuels, sont-ils en droit d’être inquiets ?

Il y a deux éléments dans votre question : le premier concerne les relations franco-américaines, le second la capacité de la France à porter un message original, en particulier à destination des peuples du sud. Est-ce que les deux sont liés ? Je ne le crois pas, ou en tout cas pas dans le sens que vous sous-entendez.

Nous vivons une période de doute profond. La mondialisation a ouvert des perspectives de progrès inouïs à des millions de personnes, elle a permis de faire en quelques années des avancées fulgurantes dans des pays comme l’Inde ou la Chine, elle a favorisé la diffusion extrêmement rapide de progrès scientifiques, techniques et médicaux considérables. Mais elle est aussi facteur d’exclusion, d’appauvrissement et de souffrance. C’est pourquoi le monde a plus que jamais besoin d’une gouvernance équilibrée, démocratique et juste. Par son histoire, par son rayonnement, par son influence, par sa place aux Nations unies et par la force de l’exemple européen, qui est un modèle unique de démocratie et de solidarité, je crois que la France a un rôle particulier à jouer pour humaniser cette mondialisation et la rendre positive. Mon ambition est en tout cas de m’y employer. La diplomatie française a multiplié les propositions et les initiatives à cet égard.

Un mot enfin sur les Etats-Unis : Nous n’entendons pas faire de l’hostilité aux Etats-Unis la pierre angulaire de notre politique internationale, mais nous n’entendons pas non plus nous caler sur Washington. Nous sommes amis, alliés, mais pas alignés. Sur des dossiers majeurs comme le changement climatique, l’Iran, que nous évoquions à l’instant, le Liban ou le Kosovo, il est facile d’identifier notre différence d’approche, l’importance que nous accordons par exemple aux vertus du dialogue et au respect du droit international. Le fait d’avoir développé, comme on l’a vu lors de la récente visite du président Sarkozy à Washington, une relation de confiance avec les Etats-Unis nous autorise à leur parler d’une voix mieux acceptée et à leur demander par exemple d’accorder la priorité à la résolution du conflit israélo-palestinien.


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publié le 15/11/2016

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