Fin du cycle de la Conférence de Paris pour l’Etat Palestinien - Entretien exclusif de Pierre Duquesne au quotidien Al-Ayyam

* L’’architecte de la Conférence des donateurs de Paris pour l’’Etat palestinien s’’entretient avec Al-Ayyam :

* La collecte de 7,7 milliards de dollars d’’aide à l’’Autorité palestinienne
est exceptionnelle

* La performance institutionnelle de l’’Autorité palestinienne est meilleure
que dans beaucoup d’’autres pays dans le monde

* La tenue d’’une nouvelle conférence suppose un horizon politique
et une stratégie palestinienne pour l’’établissement de l’’Etat

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L’’Ambassadeur Pierre Duquesne, chargé du suivi de la Conférence internationale des donateurs pour l’’Etat palestinien, a confirmé que ce qui a été réalisé à travers la Conférence de Paris durant les trois dernières années était exceptionnel. Il a déclaré dans un entretien exclusif à Al-Ayyam : « au moment de la conférence, nous nous sommes engagés sur une somme de 7,7 milliards de dollars d’’aide à l’’Autorité palestinienne sous forme d’’aide budgétaire, d’’aide aux projets de développement et d’’aide humanitaire et alimentaire. Nous disposerons à la fin de l’’année des montants exacts de ce qui a été déboursé, mais je suis sûr que ce chiffre sera atteint, dont 4,3 milliards de dollars d’’aide budgétaire, ce qui est exceptionnel ».
Il a souligné que la France n’’envisageait pas d’’organiser une nouvelle conférence de donateurs dans la situation de vide qui régnait actuellement sur le volet politique : « si votre question est de savoir si le moment est venu d’’organiser une nouvelle conférence, alors la réponse est plutôt non car on ne peut pas le faire dans une situation de vide politique total. Lorsque nous avions organisé la conférence en 2007, il y avait un processus qui venait d’’être lancé, puisque celle-ci s’’est tenue trois semaines après le lancement du processus d’’Annapolis, qui était à ses débuts, mais il y avait quand même un processus politique. Nous avons donc besoin d’’un tel processus, avant toute autre chose ».
Pierre Duquesne a ajouté : « nous avons besoin d’’un processus politique qui implique toutes les parties concernées, notamment le Quartet. Et quand je dis le Quartet cela comprend l’’Union européenne, car l’’Europe doit jouer un rôle. D’’ailleurs l’’Europe a clarifié sa position il y a à peu près un an le 9 décembre 2009 : nous avons désormais une position européenne unifiée au niveau des 27 pays et nous avons un rôle à jouer sur cette base. Les 27 pays regroupés représentent le plus important bailleur de l’’Autorité palestinienne et l’’Europe ne peut se limiter à un rôle de banquier, nous avons également un rôle politique à jouer ».
Il a également indiqué : « nous avons aussi besoin d’’une stratégie de la part de l’’Autorité palestinienne. Lors de la conférence de 2007 nous disposions du Plan de réforme et de développement palestinien (PRDP), qui couvrait une période de 3 ans qui arrive aujourd’’hui à sa fin. A l’’été 2009, il y a eu le programme du 13ème gouvernement, qui dure 2 ans et arrive à échéance à l’’été 2011. C’’est pour cela que nous avons besoin d’’une stratégie qui aille au-delà de cette période et qui ne soit pas simplement une liste de projets. Il faut une stratégie qui inclut tous les éléments de base de l’’Etat palestinien au niveau économique et institutionnel. C’’est un facteur-clé pour avoir une conférence constructive ».
Il a souligné que « la performance institutionnelle en Palestine est plus importante que dans de nombreux autres pays du monde. Laissez-moi vous donner un exemple qui peut illustrer mes propos : la collecte des impôts, qui est une des fonctions de base de l’’Etat. Ici en Palestine, cette collecte constitue entre 23 et 24% du PIB, alors que dans beaucoup d’’autres pays du monde ce chiffre est beaucoup plus bas ». Il a ajouté que « ce qui a été réalisé par l’’Autorité palestinienne en termes de gestion des finances publiques durant les trois dernières années doit être salué et a dépassé ce qui a été fait dans d’’autres pays qui ont le statut d’’Etat. Ce processus doit conduire à l’’établissement d’’un Etat palestinien souverain ».
Pierre Duquesne a salué la performance de l’’Autorité palestinienne qui a atteint selon lui le niveau d’’un Etat. Il a déclaré : « n’’oublions pas que le déficit de l’’Autorité palestinienne était d’’environ 29% du PIB il y a 3 ans. D’’ici la fin de l’’année, ce déficit sera à peu près de 16%, c’’est-à-dire 13 points de PIB de moins. C’’est une diminution bien supérieure à ce que certains pays européens affichent. L’’Autorité palestinienne a l’’intention d’’aller jusqu’’au bout mais je ne sais pas quand on arrivera à un déficit égal à zéro. Et lorsqu’’on y arrivera, la question sera de savoir si elle aura besoin d’’aide extérieure pour financer des projets de long terme ». Il a également affirmé qu’’il était « convaincu qu’’il n’’y aurait plus besoin d’’aide après l’’établissement de l’’Etat palestinien ». « La question n’’est pas de fixer une date mais je suis entièrement convaincu que ce pays n’’aura plus besoin d’’aide extérieure étant donné la capacité et l’’esprit d’’entreprise qui s’’expriment dans des conditions aussi difficiles. Je pense que nous avons ici une économie active malgré les complications en matière de mouvement des personnes et des biens et de transfert de capitaux. Cela laisse imaginer comment pourront aller les choses lorsque toutes ces restrictions seront levées, c’’est-à-dire après la fin de l’’occupation. En tout cas, je suis sûr que cela interviendra peu de temps après l’’établissement de l’’Etat ».
Pierre Duquesne a mentionné que les Israéliens avaient promis une facilitation prochaine du projet de Rawabi : « un exemple de projet qui appelle des décisions est celui d’’Al-Rawabi. Nous savons que c’’est un projet soutenu par tous, y compris par Israël, et malgré cela aucune décision n’’a encore été prise. Des Israéliens m’’ont dit qu’’une décision serait prise prochainement mais nous attendons toujours ».

Voici l’’intégralité de l’’entretien avec l’’Ambassadeur Pierre Duquesne, qui a préparé et suivi la Conférence de Paris et qui a voyagé régulièrement dans la région :


Al-Ayyam : vous avez rencontré Salam Fayyad ainsi que plusieurs autres responsables palestiniens et internationaux. Quels ont été les sujets abordés durant ces réunions ?

Pierre Duquesne : comme vous le savez, l’’objet principal de ma visite est d’’évaluer tout ce qui a été réalisé à l’’approche de la fin de la période de 3 ans couverte par la Conférence de Paris. C’’est également l’’occasion d’’examiner les opportunités pour la prochaine étape à partir de l’’année prochaine. Il faut se souvenir qu’’il y a 3 ans à Paris, le 17 décembre 2007, personne ne croyait vraiment que les promesses des donateurs et de l’’Autorité palestinienne seraient tenues. Certes, il y avait de l’’optimisme mais beaucoup étaient sceptiques et dans une certaine mesure, on peut dire que leur scepticisme était compréhensible. Au moment de la conférence, nous nous sommes engagés sur une somme de 7,7 milliards de dollars d’’aide à l’’Autorité palestinienne sous forme d’’aide budgétaire, d’’aide aux projets de développement et d’’aide humanitaire et alimentaire. Nous disposerons à la fin de l’’année des montants exacts de ce qui a été déboursé, mais je suis sûr que ce chiffre sera atteint, dont 4,3 milliards de dollars d’’aide budgétaire, ce qui est exceptionnel. Souvent, les pays sont réticents à fournir de l’’aide budgétaire car c’’est moins tangible que les aides sous forme de projets, mais c’’est aussi plus efficace. Construire une école ou une route, c’’est plus palpable que la construction institutionnelle, qui est sans doute plus importante.
C’’est pour cela que ce qui a été réalisé par les donateurs est sans précédent et inattendu. Cela est atténué par le fait que les pays de la région n’’ont pas été à la hauteur des promesses faites lors de la Conférence de Paris, comparés aux autres pays. Mais en fin de compte, la communauté des donateurs a été présente et a permis de vraies réalisations.
Ces réalisations sont naturellement liées en particulier à la performance des institutions du côté palestinien. Il ne faut pas oublier que nous avions donné à l’’exercice le nom de « Conférence des donateurs pour l’’Etat palestinien ». Le pari pris était celui de construire les institutions nécessaires à l’’Etat palestinien. En ce qui concerne la performance au niveau de la sécurité, de la gouvernance, de la gestion des finances publiques et de la collecte des impôts, nous pouvons dire que le pari a été gagné. Les réformes ont été mises en place par l’’Autorité palestinienne et sur une grande échelle. Cela est très important.
Naturellement, je n’’oublie pas qu’’il existe un troisième partenaire dans le processus : Israël. C’’est un partenaire qui n’’a pas pris beaucoup d’’engagements à Paris car ce n’’était pas le lieu le plus approprié pour cela. Il y a eu certains progrès concernant la facilitation des accès et mouvements en Cisjordanie et plus récemment à Gaza. Mais ces progrès ne sont intervenus qu’’à partir du milieu de 2009 et restent donc tardifs et insuffisants. En Cisjordanie par exemple, il n’’y a pas eu de décisions majeures pour faciliter la situation.
Un exemple de projet qui appelle des décisions est celui d’’Al-Rawabi. Nous savons que c’’est un projet soutenu par tous, y compris par Israël, et malgré cela aucune décision n’’a encore été prise. Des Israéliens m’’ont dit qu’’une décision serait prise prochainement mais nous attendons toujours.
En Cisjordanie, des avancées ont eu lieu entre mi-2009 et mi-2010, mais il n’’y a rien eu depuis. A Gaza, certaines décisions ont été prises récemment mais elles ne sont pas suffisantes. Je voudrais signaler à ce sujet que la décision prise récemment sur les exportations est très importante et on peut dire qu’’elle a été prise au bon moment, c’’est-à-dire durant les derniers mois de l’’année alors qu’’elles avaient été d’’abord annoncées pour le début de l’’année prochaine. Cette décision est importante, mais la mise en application est tout aussi importante. C’’est une décision qui va profiter aux entreprises et aux usines de la bande de Gaza, mais également en Cisjordanie car il est important qu’’il y ait des liens économiques entre la Cisjordanie et Gaza. La question qui reste en suspens est celle de Jérusalem-Est. Les questions de colonisation et de destruction de maisons sont d’’une grande importance, mais il y a eu également depuis trois ans des restrictions croissantes des liens économiques entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est, alors que Jérusalem-Est est le marché le plus important pour les producteurs de Cisjordanie. Sur cette question, il n’’y a pas eu de progrès mais plutôt une dégradation de la situation.

Al-Ayyam : vous avez dit qu’’on disposerait de chiffres plus précis à la fin de l’’année, mais avez-vous aujourd’’hui des estimations chiffrées ?

Pierre Duquesne : le montant global de 7,7 milliards de dollars comprend le montant de l’’aide budgétaire, qui a atteint 1,8 milliard en 2008, 1,3 milliard en 2009 et près de 1,2 milliard en 2010, soit un total de 4,3 milliards de dollars, alors que 1,5 milliard avait été promis lors de la Conférence de Paris. Ce qui a été effectivement déboursé est donc trois fois supérieur à ce qui avait été promis.
En ce qui concerne l’’aide-projet, c’’est plus compliqué car la mise en œuvre de projets prend davantage de temps, parfois des années, et est liée en Cisjordanie comme à Gaza aux autorisations données par les Israéliens. Outre les difficultés classiques de délai de mise en œuvre des projets, ici il faut prendre en compte également les complications liées à l’’occupation. Mon estimation sur les trois années varie entre 900 millions et 1,2 milliard de dollars. Ce n’’est pas un montant important et beaucoup de pays prétendent que leur aide dépasse ce montant, mais il ne faut pas confondre le montant des engagements avec ce qui a été réellement déboursé. Les engagements sont importants mais les engagements pris aujourd’’hui ne peuvent être déboursés que dans trois ans. Ces chiffres ne sont donc pas finaux.
C’’est également compliqué en ce qui concerne l’’aide humanitaire, car il existe des multiples canaux par lesquels cette aide est acheminée, par les agences des Nations Unies, par des ONGs et par d’’autres canaux, mais j’’en estime le montant entre 2,2 et 2,5 milliards de dollars sur 3 ans.
En somme, le montant total varie donc entre 7,4 et 8 milliards de dollars, même si ces chiffres ne sont pas finaux. C’’est pour cela que je parle de 7,7 milliards de dollars : c’’est une moyenne entre ces deux chiffres et c’’est un montant important. Mais comme je l’’ai dit, le montant de l’’aide budgétaire, 4,3 milliards de dollars soit la moitié de l’’aide totale, est très précis et très important en soi, mais en ce qui concerne les deux autres volets de l’’aide que sont l’’aide-projet et l’’aide humanitaire, cela demande plus de calculs. Cela dit, je suis convaincu qu’’on arrivera à 7,7 milliards de dollars à la fin du mois en cours.

Al-Ayyam : vous avez parlé du problème du déboursement de l’’aide : durant les dernières années, cette expérience s’’est avérée particulièrement difficile avec les pays arabes ?

Pierre Duquesne : nous avons discuté de ce problème à plusieurs reprises. Nous pouvons comprendre les points qui sont soulevés pour justifier ce non-déboursement, qu’’il s’’agisse de raisons politiques ou liées à la situation sur le terrain. Mais en fin de compte, cet argent est utilisé pour appuyer le renforcement des institutions de l’’Autorité palestinienne et l’’établissement de l’’Etat palestinien, pour aider le peuple palestinien. Nous avons donc expliqué aux pays arabes amis qu’’aider la Palestine n’’est pas vain. Ces pays ont fait des promesses lors de la Conférence de Paris. D’’autres pays ont fait des promesses et les ont respectées, voire dépassées. Les pays arabes les plus riches auraient dû faire de même.

Al-Ayyam : vous avez dit que cette expérience était sans précédent comparée à d’’autres expériences et cela malgré le fait que la situation politique n’’était pas encourageante, à part la période de 8 mois des négociations d’’Annapolis ?

Pierre Duquesne : la situation politique joue toujours un rôle dans l’’aide publique au développement et cela dans tous les pays. Je veux dire par là que d’’autres pays connaissent également des conflits très difficiles qui peuvent être politiques ou ethniques et qu’’il y a également des expériences démocratiques qui échouent. Il y a toujours une influence politique sur l’’aide internationale, partout dans le monde. Les pays donateurs doivent donc agir en conséquence et cette situation n’’est pas propre à la Palestine.
Vous avez raison de parler de l’’époque des négociations d’’Annapolis. Mais même à cette époque, nous ne savions pas si des progrès allaient intervenir. Les négociations étaient secrètes. Mais nous avons collectivement pris le pari de l’’établissement de l’’Etat, malgré l’’absence de clarté dans le processus politique. Et ce pari a été gagné, considérant qu’’il y avait du scepticisme au début. Mais tout ce qui a été réalisé sera inutile si à un moment donné on n’’arrive pas à l’’établissement d’’un Etat palestinien souverain et viable, ce qui est le souhait de tous.
Dans une certaine mesure, la performance institutionnelle en Palestine est plus importante que dans de nombreux autres pays du monde. Laissez-moi vous donner un exemple qui peut illustrer mes propos : la collecte des impôts, qui est une des fonctions de base de l’’Etat. Ici en Palestine, cette collecte constitue entre 23 et 24% du PIB, alors que dans beaucoup d’’autres pays du monde ce chiffre est beaucoup plus bas. Ce qui a été réalisé par l’’Autorité palestinienne en termes de gestion des finances publiques durant les trois dernières années doit être salué et a dépassé ce qui a été fait dans d’’autres pays qui ont le statut d’’Etat. Ce processus doit conduire à l’’établissement d’’un Etat palestinien souverain.
Des progrès ont été réalisés dans d’’autres secteurs également, comme dans le secteur bancaire, car il ne peut y avoir d’’économie sans banques fiables. Cela implique un cadre légal, une surveillance par la banque centrale et une confiance des dépositaires et des emprunteurs dans la capacité du secteur bancaire à participer à la dynamisation de l’’économie. Ce qui a été réalisé dans le secteur bancaire en Palestine est sans précédent. Naturellement, la crise financière mondiale a eu un impact, même si elle a été ressentie à un degré moindre que dans d’’autres pays. Le secteur bancaire prête et finance l’’économie, tout a été modernisé et les systèmes informatiques utilisés actuellement sont comparables à ceux des pays avancés. Ça peut paraître technique mais pour les gens et pour les institutions c’’est quelque chose de central.

Al-Ayyam : quelle est la prochaine étape ? Nous avons eu la Conférence de Paris pour l’’Etat palestinien et aujourd’’hui le processus de construction des institutions de l’’Etat est en cours malgré l’’absence d’’avancées dans le processus politique. Est-ce que le financement de la construction des institutions de l’’Etat est impacté par cette impasse politique ?

Pierre Duquesne : premièrement, les réformes ne sont pas achevées et ne seront jamais achevées, comme dans n’’importe quel pays au monde. Il y a des secteurs qui doivent commencer à mettre en place des réformes comme l’’éducation, le secteur privé, la fonction publique, le système judiciaire et l’’Etat de droit. Des efforts sont encore nécessaires dans ces secteurs-là. Il est vrai qu’’il y a eu des réalisations dans certains de ces secteurs, mais sans doute pas au niveau de ce qui a été réalisé dans le domaine de la sécurité, de la gouvernance et de la gestion des finances publiques. Cela veut dire qu’’il reste des choses à faire et que l’’aide internationale doit se poursuivre.
Deuxièmement, nous sommes tous d’’accord avec ce que dit le dernier rapport de la Banque Mondiale : « si l’’Autorité palestinienne maintient sa performance actuelle en matière de construction des institutions et de fourniture des services publics aux citoyens, elle sera en mesure d’’établir un Etat palestinien dans un futur très proche ». Ceci est important car cela a été réalisé par les Palestiniens eux-mêmes.
Cela dit, je ne pense pas que l’’aide internationale s’’arrêtera du jour au lendemain, tout comme je ne crois pas que l’’Etat de Palestine aura besoin d’’aide internationale pendant des décennies, car ce n’’est pas un pays pauvre. Je suis convaincu que le niveau existant en Palestine, en termes de population ou d’’infrastructures, permettra un arrêt de l’’aide internationale. Ce que nous voyons, c’’est que l’’Autorité palestinienne demande moins d’’argent d’’une année sur l’’autre. Mais en même temps, il faut que l’’Etat palestinien survienne un jour. Les contribuables et nos parlementaires acceptent de faire un effort envers la Palestine dans le but de construire l’’Etat. Si vous parlez du risque de voir surgir un phénomène de « fatigue des donateurs », alors oui, ce risque existe bel et bien. Il faut bien comprendre qu’’à un moment donné, les donateurs vont poser la question de l’’horizon vers lequel où on se dirige. Encore une fois, ce n’’est pas une situation propre à la Palestine car les donateurs ont posé la même question dans d’’autres pays.
Ce qui est spécifique dans le cas de la Palestine, c’’est que la prise de décision et le progrès n’’est pas seulement entre les mains des Palestiniens eux-mêmes, mais également entre les mains d’’Israël. Et Israël sait que ce processus est lié à l’’établissement de l’’Etat palestinien, les Israéliens étaient d’’accord lorsqu’’on a intitulé la Conférence de Paris « pour l’’Etat palestinien ». C’’est quelque chose qui ne prend ni quelques mois, ni des décennies, mais quelques années.

Al-Ayyam : quelle est la prochaine étape à l’’issue de ces trois années passées ?

Pierre Duquesne : si votre question est de savoir si le moment est venu d’’organiser une nouvelle conférence, alors la réponse est plutôt non car on ne peut pas le faire dans une situation de vide politique total. Lorsque nous avions organisé la conférence en 2007, il y avait un processus qui venait d’’être lancé, puisque celle-ci s’’est tenue trois semaines après le lancement du processus d’’Annapolis, qui était à ses débuts, mais il y avait quand même un processus politique. Nous avons donc besoin d’’un tel processus, avant toute autre chose.
Nous avons besoin d’’un processus politique qui implique toutes les parties concernées, notamment le Quartet. Et quand je dis le Quartet cela comprend l’’Union européenne, car l’’Europe doit jouer un rôle. D’’ailleurs l’’Europe a clarifié sa position il y a à peu près un an le 9 décembre 2009 : nous avons désormais une position européenne unifiée au niveau des 27 pays et nous avons un rôle à jouer sur cette base. Les 27 pays regroupés représentent le plus important bailleur de l’’Autorité palestinienne et l’’Europe ne peut se limiter à un rôle de banquier, nous avons également un rôle politique à jouer.
Nous avons aussi besoin d’’une stratégie de la part de l’’Autorité palestinienne. Lors de la conférence de 2007 nous disposions du Plan de réforme et de développement palestinien (PRDP), qui couvrait une période de 3 ans qui arrive aujourd’’hui à sa fin. A l’’été 2009, il y a eu le programme du 13ème gouvernement, qui dure 2 ans et arrive à échéance à l’’été 2011. C’’est pour cela que nous avons besoin d’’une stratégie qui aille au-delà de cette période et qui ne soit pas simplement une liste de projets. Il faut une stratégie qui inclut tous les éléments de base de l’’Etat palestinien au niveau économique et institutionnel. C’’est un facteur-clé pour avoir une conférence constructive.
Ce point n’’est pas non plus spécifique à la Palestine. Les conférences de donateurs ne sont jamais purement financières, il y a toujours des facteurs politiques qui y entrent en jeu car l’’argent doit être utilisé pour financer des stratégies et nous attendons celle de l’’Autorité palestinienne.
Il faut également, comme cela était le cas dans le plan palestinien précédent, mettre en oeuvre à la fois réformes et développement. Ce que nous entendons par réformes, ce n’’est pas seulement poursuivre les réformes réussies, ce qui est nécessaire bien sûr, mais il faut aussi des ambitions nouvelles dans d’’autres secteurs. Ce mélange était bien réussi dans le plan de 2007 et je crois qu’’il est possible de réitérer cela.
J’’ai l’’habitude de dire qu’’un homme politique n’’est jamais réélu grâce à ce qu’’il a accompli par rapport à son précédent programme, mais sur la base d’’un nouveau programme : c’’est ce qu’’il faut faire ici. Certes, le processus politique est important mais il y aussi besoin d’’une stratégie qui consolide la perspective de l’’Etat dans un futur proche.

Al-Ayyam : si tous ces facteurs dont vous parlez étaient réunis, la France considérerait donc la question ?

Pierre Duquesne : si tous ces éléments étaient réunis, alors à ce moment là nous serions prêts à organiser un tel événement, mais pour réussir il faut plusieurs semaines voire plusieurs mois, notamment pour discuter avec les organisations internationales. La dernière fois, le plan de réforme et de développement palestinien a été soutenu par les services et les conseils d’’administration de la Banque Mondiale et du Fonds monétaire international. Il faudra réitérer cela, c’’est nécessaire et bénéfique. Nous devons également discuter avec les principaux donateurs, y compris les donateurs de la région, en insistant aussi sur le fait que l’’Europe doit être un partenaire dans le processus politique. C’’est un élément important que nous voulons voir réaliser car il serait très difficile d’’expliquer à nos Parlements européens qu’’on nous demande seulement de financer sans être partenaires dans le processus politique.

Al-Ayyam : vous avez dit que d’’une année sur l’’autre, l’’Autorité palestinienne était moins dépendante de l’’aide internationale. Avez-vous discuté avec l’’Autorité palestinienne de la date à laquelle, à peu près, l’’Autorité palestinienne pourra dépendre d’’elle-même financièrement ?

Pierre Duquesne : n’’oublions pas que le déficit de l’’Autorité palestinienne était d’’environ 29% du PIB il y a 3 ans. D’’ici la fin de l’’année, ce déficit sera à peu près de 16%, c’’est-à-dire 13 points de PIB de moins. C’’est une diminution bien supérieure à ce que certains pays européens affichent. L’’Autorité palestinienne a l’’intention d’’aller jusqu’’au bout mais je ne sais pas quand on arrivera à un déficit égal à zéro. Et lorsqu’’on y arrivera, la question sera de savoir si elle aura besoin d’’aide extérieure pour financer des projets de long terme ». Il a également affirmé qu’’il était « convaincu qu’’il n’’y aurait plus besoin d’’aide après l’’établissement de l’’Etat palestinien ». « La question n’’est pas de fixer une date mais je suis entièrement convaincu que ce pays n’’aura plus besoin d’’aide extérieure étant donné la capacité et l’’esprit d’’entreprise qui s’’expriment dans des conditions aussi difficiles. Je pense que nous avons ici une économie active malgré les complications en matière de mouvement des personnes et des biens et de transfert de capitaux. Cela laisse imaginer comment pourront aller les choses lorsque toutes ces restrictions seront levées, c’’est-à-dire après la fin de l’’occupation. En tout cas, je suis sûr que cela interviendra peu de temps après l’’établissement de l’’Etat.

Al-Ayyam : il est d’’usage de tenir au début de l’’année un dîner des co-présidents de la Conférence de Paris pour évaluer la situation. Un tel dîner est-il prévu au début de l’’année prochaine ?

Pierre Duquesne : vous avez raison, nous avons tenu au début de chaque année une rencontre pour évaluer la situation et il est donc naturel de penser qu’’une nouvelle rencontre aura lieu le mois prochain. C’’est certainement un sujet à discuter avec les participants.

Al-Ayyam : en ce qui concerne Gaza, vous avez dit que la dernière décision du gouvernement israélien autorisant les exportations était importante mais pas suffisante. Tout le monde parle de favoriser le commerce légal à Gaza. Mais dans une telle situation où Israël n’’autorise pas l’’entrée de toutes les matières premières à Gaza, comment peut-on avoir des exportations ?

Pierre Duquesne : j’’ai dit que c’’était important en ce moment. Et je crois que c’’est la première fois que la pression internationale n’’a pas eu besoin d’’arriver à son maximum pour que les autorités israéliennes prennent la décision. Il y a naturellement besoin de matières premières, nous disons par conséquent que ce n’’est pas suffisant pour le moment et qu’’il faut que les matières premières entrent, non seulement pour les projets internationaux mais également pour les entreprises. Il faut donc faire quelque chose au sujet des importations mais aussi au sujet des relations bancaires. Actuellement il est possible de faire des transferts d’’argent vers et depuis Gaza, mais il faut des relations normales avec les banques à Gaza, qui sont convenablement supervisées par l’’Autorité monétaire palestinienne. Naturellement, il faut que la décision de faciliter les exportations soit mise en œuvre rapidement et nous croyons que cela sera bénéfique non seulement à Gaza mais aussi à la Cisjordanie. Je voudrais répéter qu’’un troisième élément dans cette formule économique est naturellement Jérusalem-Est, car nous ne voulons pas que la Cisjordanie soit coupée de son marché commercial et économique.

Les choses ne sont pas simples. Le diable est souvent dans les détails, c’’est-à-dire dans la mise en application. Mais cette décision vient au bon moment et il faut encourager les bonnes décisions.

publié le 12/04/2011

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