Interview de Pierre Duquesne à Al-Ayyam : La deuxième Conférence de Paris pour l’Etat palestinien se tiendrait en juin prochain

Pierre Duquesne, représentant de la France pour la Conférence de Paris pour l’État palestinien, a confirmé à Al-Ayyam que la deuxième Conférence de Paris pour l’Etat palestinien se tiendrait en juin prochain et que l’accord sur une date précise interviendrait dans les prochaines semaines. En réponse à une question sur le lien entre cette conférence et l’établissement de l’Etat palestinien au mois de septembre prochain, Pierre Duquesne a déclaré que « l’année 2011 ne sera pas une année ordinaire ». Pierre Duquesne a rappelé que la conférence répondait à une demande de l’Autorité palestinienne et ajouté : « nous organiserons cet événement avec les trois co-présidents de la première conférence : l’Union européenne, la Norvège et le Représentant du Quartet, Tony Blair. A l’issue de leur réunion à Paris le 15 mars dernier, les ministres des Affaires étrangères du G8 ont salué la tenue de cette conférence à Paris au mois de juin prochain : le G8 soutient donc cette conférence ».

Pierre Duquesne a également rappelé qu’une réunion du Ad Hoc Liaison Committee (AHLC) se tiendrait à Bruxelles le 13 avril afin de préparer cette conférence. Il a déclaré : « la rencontre du AHLC permettra de préparer la conférence de Paris et d’examiner les mesures à prendre. Nous constaterons probablement, sur la base de l’analyse de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, que la croissance dans les Territoires palestiniens est stable, malgré une situation politique difficile, et qu’elle est due essentiellement au travail accompli par l’Autorité palestinienne et au soutien des donateurs, ainsi qu’aux quelques mesures prises par Israël. Par ailleurs, il y a de toute évidence une reprise de la croissance à Gaza, où l’on part d’un niveau extrêmement bas ».

Soutien à l’Etat palestinien

Pierre Duquesne a estimé que, malgré les tensions dans la région, les pays accorderaient probablement le soutien demandé par l’Autorité palestinienne pour les trois prochaines années, pour quatre raisons : premièrement, ces pays avaient financé l’Autorité palestinienne depuis 2008 en dépit de la crise financière mondiale ; deuxièmement, on ne pouvait pas considérer que la question palestinienne avait un « concurrent » ; troisièmement, l’aide financière demandée par l’Autorité palestinienne serait moins importante que celle demandée en 2007 ; enfin, aucun Etat ne pouvait déclarer qu’il ne voulait pas soutenir la Palestine.

Il a insisté en outre sur le fait que la conférence serait consacrée à l’ensemble des Territoires palestiniens et pas seulement la Cisjordanie, soulignant que l’Autorité palestinienne présenterait « une vision pour la Palestine pour les trois prochaines années, la Palestine se définissant comme un Etat indépendant disposant d’une petite économie dans la région face à un voisin ayant une économie riche, Israël. L’indépendance ne signifie pas qu’Israël ne sera plus un voisin. Nous sommes convaincus que la meilleure garantie de la sécurité d’Israël est la présence d’un Etat palestinien indépendant mais la situation exige naturellement que ces deux Etats coopèrent étroitement ».

Un soutien exceptionnel lors de la première Conférence de Paris

Pierre Duquesne a rappelé que la première Conférence de Paris pour l’Etat palestinien en 2007 avait permis un résultat exceptionnel : « les pays donateurs ont versé 7,7 milliards de dollars. Personne n’imaginait un tel chiffre à Paris, d’autant plus que ces contributions comprennent un montant de 4,3 milliards de dollars d’aide budgétaire, ce qui est sans précédent. L’Autorité palestinienne a également réalisé de nombreuses réformes, certaines de grande envergure comme la gestion et la transparence des finances publiques (le déficit budgétaire a été réduit de 13 points de PIB, ce qui est sans précédent), la sécurité ou la gouvernance. On peut également mentionner le travail de l’Autorité monétaire palestinienne, qui devrait bientôt devenir une banque centrale, cela est très important.

Ci-dessous le texte de l’entretien avec le diplomate français Pierre Duquesne réalisé à la fin de sa visite dans la région :

Al-Ayyam : la France a annoncé son intention d’organiser une nouvelle conférence des donateurs pour l’Etat palestinien en juin prochain : quelles sont les chances que cette conférence se tienne à la lumière de la situation politique actuelle ?

P. Duquesne : l’organisation de cette conférence n’est pas le fait de la France seulement. Nous organiserons cet événement avec les trois présidents de la première conférence : l’Union européenne, la Norvège et le Représentant du Quartet, Tony Blair. A l’issue de leur réunion à Paris le 15 mars dernier, les ministres des Affaires étrangères du G8 ont salué la tenue de cette conférence à Paris au mois de juin prochain : le G8 soutient donc cette conférence. Naturellement, il est nécessaire de voir comment les choses évoluent, mais nous faisons ce travail à la demande de l’Autorité palestinienne et dans l’intérêt du peuple palestinien. La décision se trouve in fine du côté de l’Autorité palestinienne.

Une nouvelle séquence commence dans trois semaines avec la réunion du AHLC le 13 mars à Bruxelles. Nous estimons que cette réunion permettra de préparer la Conférence de Paris. Cette réunion devrait être suivie d’une réunion du Quartet le 15 avril et nous déployons dans ce cadre des efforts au niveau politique, au sein de ce que nous appelons le groupe E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni). Ensuite viendra la Conférence de Paris puis l’échéance du plan du gouvernement palestinien (le « plan Fayyad ») au mois d’août. Enfin, le mois de septembre avec l’Assemblée générale de l’ONU et une nouvelle rencontre du AHLC. Le mois de septembre est également la date limite fixée par le Quartet l’année dernière et celle évoquée par le président américain à New York pour parvenir à un règlement.

Ce contexte confère à la Conférence de Paris une dimension politique importante. La Conférence ne sera pas seulement un événement financier mais aussi un évènement politique. Elle permettra d’examiner tout ce qui a été réalisé durant ces trois dernières années, ainsi que les plans de préparation de l’Etat.

2011 ne sera pas une année ordinaire

Al-Ayyam : quel lien existe-t-il entre la Conférence de Paris et le mois de septembre ? Ce lien semblait en effet très clair dans le communiqué publié à l’issue du dernier dîner de suivi de la Conférence qui a eu lieu à Paris, et certains y ont vu un signe pour le soutien d’un Etat palestinien en septembre prochain ?

P. Duquesne : il existe un soutien clair pour l’Etat palestinien, comme le montre la tenue de la conférence de Paris en 2007 et tout ce qui a été réalisé durant ces trois dernières années par l’Autorité palestinienne et les Palestiniens en général. Les donateurs sont confiants en l’Etat palestinien. L’année 2011 ne sera pas une année ordinaire. C’est l’année où l’établissement d’un Etat palestinien est possible. Pour cette raison, il existe naturellement un lien avec la prochaine Conférence des donateurs. Mais cela n’est pas nouveau car ce lien existait déjà lors de la première Conférence de Paris et dans tout ce que nous avons accompli depuis lors. Ce qui rend possible l’établissement de l’Etat palestinien, c’est tout le travail réalisé durant ces trois dernières années. La Conférence elle-même ne sera pas le lieu d’une reconnaissance officielle, mais celle-ci se fera vraisemblablement par la suite.

Paris II en juin prochain

Al-Ayyam : pouvons- nous affirmer avec certitude que la Conférence aura lieu au mois de juin, la décision a-t-elle été prise ?

P. Duquesne : oui, c’est ce qu’ont déclaré les participants au dîner de suivi de la Conférence de Paris en février et les ministres des Affaires étrangères du G8 l’ont encore réaffirmé. Je ne vois aucune raison de penser que la Conférence ne se tiendra pas en juin. Il faut se rappeler que nous avions dit en août 2007 que la première Conférence de Paris se tiendrait après Annapolis et avant la fin de l’année (ce qui signifiait décembre), mais que la date précise n’a été fixée qu’entre 5 et 6 semaines avant l’évènement, en coordination étroite avec toutes les parties concernées. Bien sûr, des événements imprévus peuvent intervenir qui conduisent à modifier la date, c’est la vie, surtout dans la situation que connaît la région, mais nous restons attachés à cette date. Naturellement, les Palestiniens décideront.

3 sujets de discussion lors de la réunion de Bruxelles

Al Ayyam : des contacts ont-ils été pris avec les participants pour l’organisation d’une telle conférence ?

P. Duquesne : tout d’abord, je pense que la rencontre qui aura lieu à Bruxelles sera très utile car elle va nous permettre, collectivement avec les donateurs, y compris les Arabes :

- d’examiner ce qui a été réalisé, non pas depuis la dernière réunion du AHLC en septembre 2010, mais au cours des 3 dernières années, car il s’agira de la première réunion du AHLC après la fin de la mise en œuvre du plan palestinien de réforme et de développement et des trois années couvertes par la conférence de Paris. Il faut souligner que ce qui a été réalisé par les donateurs est exceptionnel : ceux-ci ont versé 7,7 milliards de dollars, un chiffre que nul n’aurait pu imaginer en 2007 à Paris, d’autant plus qu’il comprend un montant de 4,3 milliards de dollars d’aide budgétaire, ce qui est sans précédent. L’Autorité palestinienne a également réalisé de nombreuses réformes, certaines de grande envergure comme la gestion et la transparence des finances publiques (le déficit budgétaire a été réduit de 13 points de PIB, un record), la sécurité ou la gouvernance. On peut également mentionner le travail de l’Autorité monétaire palestinienne, qui devrait bientôt devenir une banque centrale, cela est très important. Ainsi, en regardant en arrière et tout ce qui a été réalisé, je pense que les organisations internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les Nations Unies seront en mesure de nous dire que ce qui a été réalisé structurellement tout au long de ces trois dernières années rend crédible la perspective d’un Etat.

- de commencer à préparer la discussion en vue de la prochaine conférence de Paris, autour de la question du fonctionnement économique et financier de l’Etat de Palestine indépendant, également dans le domaine des infrastructures et de l’aide que nous devrons fournir à la Palestine dans ce cadre.

- bien sûr, de discuter aussi des évolutions des dernières semaines, à commencer par le « paquet » de mesures agréé entre le Représentant du Quartet et le gouvernement israélien le 4 février. Nous examinerons si la mise en oeuvre de ce « paquet » a débuté, et j’insiste en particulier sur une question très importante, celle de la collecte des taxes dite des « clearance revenues ». Cette question est étroitement liée au fonctionnement de l’Etat et doit permettre de réduire la dépendance par rapport aux contributions extérieures, et cela sans affecter le budget israélien puisque les fonds détournés on non-comptabilisés dans les « clearance revenues » ne le sont pas au profit d’Israël mais correspondent à de l’évasion fiscale, du fait d’Israéliens aussi bien que de Palestiniens. Des efforts doivent êtres faits dans ce domaine avant la conférence de Paris. Je rappelle que le Protocole de Paris conclu il y a 15 ans est très clair sur cette question, par conséquent il ne s’agit que d’appliquer le contenu de l’accord, car in fine l’argent détourné est payé par les contribuables des pays donateurs.

La conférence est au profit de toute la Palestine

A propos des mesures agréées entre le Représentant du Quartet et le gouvernement israélien en février, nous pensons aussi à Gaza, car la conférence ne peut se limiter uniquement à la Cisjordanie mais doit inclure la Cisjordanie et Gaza et nous espérons que ce qui a été convenu concernant Gaza sera très prochainement mis en pratique. Nous ne croyons pas que ces mesures sont suffisantes. Le blocus, qui n’est pas profitable à Israël, doit être levé. A titre d’exemple, nous ne comprenons pas pourquoi il est possible d’exporter des tomates, des fraises et des fleurs vers l’Europe et pas vers la Cisjordanie ni vers Israël… Nous voulons relier l’économie de Gaza et celle de Cisjordanie.

Il sera intéressant d’examiner la mise en œuvre de cette seconde étape d’ajustement du blocus au bout de deux mois, après la première étape décidée au mois de juin de l’année dernière. Mais nous ne devons pas oublier non plus la question des accès et mouvements en Cisjordanie, où aucune avancée n’a été constatée depuis mi-2010. N’oublions pas non plus la question du lien économique entre la Cisjordanie et Jérusalem, car cette relation est centrale et aucune économie ne peut fonctionner sans un marché aussi important que celui de Jérusalem.

La rencontre du AHLC permettra de préparer la conférence de Paris et d’examiner les mesures à prendre. Nous constaterons probablement, que la base de l’analyse de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, que la croissance dans les Territoires palestiniens est stable malgré la situation politique difficile et qu’elle est due essentiellement au travail accompli par l’Autorité palestinienne et au soutien des donateurs, ainsi qu’aux quelques mesures prises par Israël. Par ailleurs, il y a de toute évidence une reprise de la croissance à Gaza, où l’on part d’un niveau extrêmement bas. Cette croissance, qui n’est pas surprenante, ne suffit pas cependant à rattraper les pertes des dernières années à Gaza.

Dans quelle mesure les Etats remplissent leurs promesses

Al Ayyam : concernant les pays donateurs participants à la conférence, chaque pays semble avoir sa priorité. Par exemple, les pays arabes riches ont fait beaucoup de dépenses pour satisfaire leurs populations, tandis que de nombreux pays européens s’intéressent davantage à l’Afrique du nord, où des milliards sont dépensés. Dans ce cas, pensez-vous que la réponse des pays donateurs sera à la hauteur de la conférence de 2007, malgré la crise financière qui débutait à l’époque ?

P. Duquesne : comme vous le soulignez, en 2008 il y avait la crise financière et vous craigniez vous-même à l’époque que la crise restreigne les aides des pays donateurs, mais cela ne s’est pas produit. Ensuite, je ne pense pas qu’il y ait une « concurrence » régionale car la Palestine est une cause en soi et que c’est une partie essentielle de la région : je n’imagine pas qu’un pays qui aide l’Egypte refuse d’aider le pays voisin. La situation aurait pu être différente s’il s’était agi d’un pays d’Amérique latine, par exemple. D’autre part, l’aide demandée par l’Autorité palestinienne sera inferieure à celle demandée en 2007. Enfin, certains donateurs ne tiennent pas leurs promesses, bien sûr, mais je ne pense pas que des pays pourront dire qu’ils ne peuvent pas aider la Palestine sous prétexte de leurs propres problèmes. Je n’imagine pas un pays venir à la conférence et déclarer qu’il préfère aider un autre pays. Il est d’autant plus important que l’aide demandée par l’Autorité palestinienne ne soit pas importante, non en raison des événements dans la région mais en raison des réalisations qui permettent de diminuer le montant de l’aide demandée, et c’est bien ainsi que l’Autorité palestinienne voit les choses.

L’Autorité palestinienne compte présenter une vision de l’Etat palestinien à la conférence

Al Ayyam : lors d’un précédent entretien vous aviez déclaré qu’une conférence ne pouvait avoir lieu sans présentation d’une vision et d’une stratégie palestinienne claires, pensez-vous que l’Autorité palestinienne fera ce travail ?

P. Duquesne : oui, une stratégie claire sera présentée. L’idée est la suivante : si l’on veut que la conférence soit une réussite, comme en 2007, on ne peut pas proposer des projets ici et là. Certains projets sont stratégiques - comme le lien géographique entre Gaza et la Cisjordanie, l’aéroport ou une usine de dessalement - et d’autres moins. C’est pourquoi nous ne voulons pas d’une liste de projets, mais nous souhaitons une vision claire pour les trois années à venir : la Palestine se définissant comme un Etat indépendant disposant d’une petite économie dans la région face à un voisin ayant une économie riche, Israël. L’indépendance ne signifie pas qu’Israël ne sera plus un voisin. Nous sommes convaincus que la meilleure garantie de la sécurité d’Israël est la présence d’un Etat palestinien indépendant mais la situation exige naturellement que ces deux Etats coopèrent étroitement.

La situation financière de l’Autorité palestinienne n’est pas trop mauvaise

Al Ayyam : l’impression générale actuelle est que la situation financière de l’Autorité palestinienne n’est pas bonne. Par exemple, le rapport présenté par Robert Serry, l’émissaire de l’ONU, au Conseil de sécurité fin février dernier indique que le montant versé à l’Autorité palestinienne depuis le début de l’année est seulement de 80 millions de dollars ?

P. Duquesne : la situation s’est améliorée grâce à des versements de « clearance revenues », après qu’un compromis a été trouvé dans des affaires judiciaires qui a permis de débloquer des fonds retenus par Israël au profit du budget de l’Autorité palestinienne. Il y a là un problème important : il n’y a rien dans le Protocole de Paris qui autorise Israël à prélever une partie des « clearance revenues » pour financer ceci ou cela. Nous avons toujours dit, par rapport à la situation qui prévalait avant 2007, qu’il fallait que l’Autorité palestinienne ait une trésorerie unifiée et gérée par le ministère des finances. C’est ce qui a été réalisé et cela est très important. Dans une certaine mesure, utiliser à tort les « clearance revenues » revient à créer une trésorerie parallèle. Soit la décision d’Israël devrait être entérinée par une décision judiciaire, soit les « clearance revenues » devraient être versés. Si nous sommes convaincus, avec Israël, que la gestion des finances publiques doit être saine, alors toutes ces histoires doivent cesser. Donc la situation financière n’est pas trop mauvaise. Les pays européens continuent de payer et seraient heureux de voir les pays arabes faire de même.

Al Ayyam : est-il possible de lier la prochaine conférence de Paris et les efforts de la France pour réactiver l’Union pour la Méditerranée suite aux changements en Egypte ?

P. Duquesne : la conférence de Paris va bien au-delà des seuls pays de l’Union pour la Méditerranée. Il est bienvenu que des pays asiatiques, par exemple, s’intéressent à la Palestine. Mais la logique est que des projets régionaux en commun soient possibles, dans le secteur de l’eau ou des nouvelles technologies par exemple. Nous sommes heureux aussi que l’un des Secrétaires généraux adjoints de l’UPM soit un Palestinien. Il y a bien une logique commune, mais cela ne signifie pas que la conférence de Paris pour l’Etat palestinien sera une conférence régionale.

publié le 12/05/2011

haut de la page